René Depestre est né le 29 août 1926 à Haïti. A 19 ans, il publie ses
premiers poèmes, Etincelles. Il anime une revue, La Ruche, qui, à l’occasion de la venue, à Port-au-Prince, d’André Breton, publie un numéro
spécial qui est interdit par le dictateur Lescot. Depestre est incarcéré. Il joue un rôle dans l’effervescence populaire qui chasse le dictateur, mais un comité exécutif militaire prend le
pouvoir et le jeune poète part en exil. D’abord en France, ensuite à Cuba où il va passer vingt ans. En 1978, il revient à paris et travaille à l’Unesco comme attaché, d’abord au cabinet du
directeur général, puis au secteur de la culture pour des programmes de création artistique et littéraire. En 1986, il prend sa retraite pour se consacrer entièrement à la littérature et
s’installe à Lézignan-Corbières (dans l’Aude).
Son œuvre poétique suit, dans son inspiration, les tribulations
de sa vie personnelle, d’Haïti à Cuba. Il a aussi produit des œuvres critiques: Pour la révolution pour la poésie (1974) et Bonjour et adieu à la
négritude (1980). Il a traduit en français des œuvres marquantes de la littérature cubaine, en particulier celles de Nicolas Guillen. Mais c’est surtout à la fiction qu’il s’est
consacré ces dernières années, avec les nouvelles d’Alléluia pour une femme-jardin (1981) et les romansLe mât de cocagne(1979) et Hadriana dans
tous mes rêves (1988; Prix Renaudot). La joie de vivre des Caraïbes, la sensualité, l’érotisme, le surréalisme vaudou, une langue que l’on savoure comme un fruit mûr, voilà ce qui
caractérise ses œuvres.
Hadriana dans tous
mes rêves (Résumé).
Jacmel (lieu de naissance de Depestre), en Haïti. En 1938, alors que se
prépare le carnaval, Patrick Altamont, le jeune narrateur, assiste à l’agonie de sa très chère marraine, Germaine Villaret-Joyeuse. Cette veuve à la sensualité débridée, avant de mourir, confie à
son fils, Ti-Jérôme, une « mission sacrée », celle d’inviter « le sphinx à tête de mort qui siégait au plafond à rejoindre les yeux de la défunte » qui avait été sa victime. Or ce papillon
violeur « était un chrétien-vivant comme vous et moi », Balthazar Granchiré. Né de parents inconnus, il avait été élevé et adopté par un sorcier célèbre, Okil Okilon, formé dans la société
secrète des Vlanbindingues, une « confrérie de sorciers ou secte rouge dont les membres sont censés être liés entre eux par des forfaits de sorcellerie commis en commun ». À partir de ce moment,
« la passion du coït fit de l’adolescent le séducteur le plus comblé de la contrée ». C’est ainsi qu’à l’âge de seize ans, il avait couché avec la « femme-jardin » d’Okil Okilon qui, pour le
punir, l’avait transformé en papillon, « tout en l’accablant de malédictions ». Désormais, Balthazar dut coucher avec ses victimes pendant qu’elles dormaient. Après leur coït, elles racontaient
des rêves fantastiques, des plaisirs sexuels inouïs. Il vit la jeune Française Hadriana Siloé, Blanche, blonde , la plus belle fille de la ville, et « ce fut un éblouissement pour le papillon. Il
en eut les antennes coupées ». Or on annonce ses noces
fastueuses avec le Haïtien Hector Danoze qui sont attendues comme un «pacte que Jacmel va signer avec l’espérance et la beauté». Elles ont lieu au temps du carnaval. Mais, le samedi 29 janvier, à
l’église, au moment même où elle prononce le oui sacramentel, elle tombe raide morte au pied de l’autel, victime elle aussi du papillon maléfique. Mais nous sommes au pays du vaudou et il n’y a
pas de mort qui tienne. A peine enterrée dans sa belle robe blanche, Hadriana se prête au rituel de la métamorphose et renaît en zombie.
Extrait
"Maître Homaire posa le corps de la mariée sur un drap blanc tendu à
même le parquet du salon. Dès lors, une lutte sans merci s’amorça entre les deux systèmes de croyances qui se disputent depuis toujours l’imaginaire des Haïtiens: la foi chrétienne et la foi
vaudou. Les parents d’Hadriana commencèrent à perdre le contrôle de la veillée. L’aristocratique manoir qui dominait le golfe, en un clin d’œil, se transforma en une ruche fantastique: des
essaims de personnes, pour la plupart inconnues des Siloé, s’affairaient librement autour de la mort de leur fille. Sans prendre leur avis, au milieu des lamentations et des sanglots, elles
enroulèrent les tapis persans, déplacèrent le mobilier d’époque et les vases de Sèvres, aveuglèrent avec un colorant blanc les miroirs et le verre de la pendule en bronze doré, mirent à l’envers
les housses des fauteuils et des canapés Louis XV. Quelqu’un s’avisa de placer tête en bas une superbe table à thé anglaise à marqueterie en mosaïque. Ces apprêts terminés, Madame Brévica Losange, une voisine des Siloé qui avait une réputation de Mambo,
invita les demoiselles d’honneur en larmes à intervertir culottes et soutiens-gorge, et à tourner sens devant derrière jupes et corsages. Elle affirma ensuite tout haut que le décès d’Hadriana
n’était pas dû à une cause naturelle."