Jean-Yves Laurichesse est né à Guéret en 1956. Actuellement professeur de littérature française contemporaine à Toulouse, il a écrit de nombreux livres critiques sur ses domaines de prédilection, l’intertextualité et l’imaginaire, notamment chez Giono, Claude Simon ou encore Richard Millet.
Egalement romancier, sa première oeuvre, Place Monge (2008), a été récompensée par le prix littéraire de la ville de Balma en 2009. Suivront ensuite, chez le même éditeur (Le temps qu'il fait), Les Pas de l'ombre (2009) et L'Hiver en Arcadie (2011).
2008
Un officier de la Grande Guerre retrouve, le temps d'une brève permission, son appartement parisien et les traces d'un bonheur révolu. Une jeune femme et son fils attendent son retour au fond d'une province. Mais la mort est en embuscade et va bientôt frapper, à plusieurs reprises. De cette histoire tragique demeurent des lettres, des photographies, des documents officiels, longtemps enfouis dans un placard humide. Leur découverte reconduira le petit-fils de l'officier à un immeuble de la Place Monge qu'il pensait n'appartenir qu'à l'histoire littéraire, et qui se révèlera comme le lieu même des coïncidences.
Mon avis :
Un très beau roman écrit simplement mais avec une certaine recherche. Le lecteur se trouve au coeur d'une atmosphère familiale quelque peu déconcertante. Celui-ci va avoir l'impression d'être parti dans le grenier et d'avoir retrouvé des souvenirs par de vieilles photos ou des documents. Atmosphère familiale certes, mais atmosphère où règne une certaine oppression : la première guerre mondiale, la mort à chaque coin, la famille dispersée....
Si l'écrivain se veut en retrait ici, on ne peut s'empêcher cependant de voir en Jean L. un membre de sa famille. De ce fait, les personnages en deviennent d'autant plus attachants.
Un premier roman qui est un coup de maître. A lire absolument pour les amateurs de belle prose.
Voici ce qu’en dit Jérôme Garcin dans le Nouvel Observateur:
"Ecrit à l’économie avec une émotion tremblée, ce livre discret est une merveille. Commencé comme un roman, il se poursuit comme un livre d’histoire et se termine comme un récit autobiographique. Jean- Yves Laurichesse, 52 ans, natif de Guéret, spécialiste de Giono et de Simon, y fait le portrait de son grand-père, jeune lieutenant tombé en mai 1918 à la tête de sa compagnie près du mont Kemmel. Un an auparavant, lors d’une brève permission, Jean avait passé quelques heures dans l’appartement vide et glacial de la place Monge, à Paris, d’où il avait écrit à sa femme, Gabrielle, réfugiée avec leurs deux enfants en Corrèze.Après la disparition de Jean, les drames se succèdent: leur fille de 3 ans est emportée et Gabrielle s’éteint, à 32 ans, d’une tuberculose. Ce paysage familial avec ruines, Jean- Yves Laurichesse le recompose à partir des lettres retrouvées: d’un poilu à sa femme, d’une veuve de guerre à une autre, d’une mère qui va mourir à son jeune fils, lettres d’amour, de désespoir, de réconfort, lettres laconiques de l’administration militaire, lettres qui ressemblent à des prières. Des cloches d’une église de village, Laurichesse écrit qu’elles s’étendent «en nappes de bronze vers les collines». C’est exactement le son, cuivré, vibrant, prolongé, que fait entendre ce beau livre dont chaque phrase est une victoire contre l’oubli."
Dans l’appartement désert les jours et les nuits sont passés, les mois, les années. C’était un appartement confortable, dans le goût de la Belle Époque. Depuis que l’époque a changé, il s’est replié sur lui-même dans l’attente. La poussière s’est déposée en couche d’abord fine, puis de plus en plus épaisse sur les meubles, les cheminées, les lampes, les bibelots, les pendules. La lumière par les volets clos n’a plus été que celle, variable et diffuse, des saisons, des jours de soleil et de pluie, des jours de neige. Du dehors parvenaient affaiblis les bruits de la rue, les sabots du cheval au passage d’un fiacre, les cris des marchands sur la place, des enfants sur le chemin de l’école. Parfois, une alerte aérienne déchirait la nuit et allumait aux miroirs des éclairs furtifs. Puis l’obscurité et le silence s’établissaient de nouveau. L’appartement retombait dans son enchantement léthargique. Les pendules arrêtées marquaient des heures différentes.
Un bruit, en bas, puis un rai de lumière apparaît sous la porte. Quelqu’un monte l’escalier d’un pas lourd. On suspend son souffle, très loin dans l’avenir. Les pas s’arrêtent sur le palier. Le cliquetis d’un trousseau, la clé qui tourne dans la serrure. La porte s’ouvre et une haute silhouette s’y encadre, se fige sur le seuil. Plusieurs secondes passent. Puis la main trouve sans hésiter le compteur électrique, l’enclenche, et la lumière coule soudain du plafond, éclairant le lieu étrangement familier. L’homme referme la porte derrière lui, se défait de son lourd manteau et l’accroche à l’une des patères de cuivre depuis longtemps dépouillées. Il ignore son reflet dans la glace et entre dans le salon, y fait la lumière, s’immobilise à nouveau, regardant autour de lui. Quelque chose frémit imperceptiblement sous la poussière déposée. Puis il soulève le drap blanc qui recouvre un fauteuil et y laisse tomber son corps fourbu.
Des nuages ont caché la lune et la place est noire à présent. Les réverbères sont éteints. De toutes les fenêtres de l’immeuble, celles qui tout à l’heure étaient obscures laissent seules filtrer un peu de lumière. Des pas pressés s’éloignent dans la nuit. La ville se rétracte, mais les noctambules vont à leurs fêtes par les rues désertées. Une cloche sonne onze coups dans le silence, sans doute à l’église Saint-Médard. Puis on n’entend plus que le murmure distrait de la fontaine aux figures de bronze. Les dernières fenêtres s’éteignent et l’immeuble est à présent un bloc noir dont le toit se dessine vaguement sur le ciel moins sombre.
Dans la vallée la nuit est tombée aussi, plus noire, plus ancienne. Il pleut doucement sur les bois, les prés, les vignes. Les lumières sont éteintes aux fenêtres du village. Une maison est au bord de la grand-route qui dans toute sa longueur le traverse : maison bourgeoise à portail de fer entre deux piliers de granit. Par les volets de l’une des fenêtres de l’étage glissent des lames de lumière jaune. Il est tard et quelqu’un ne dort pas. Parfois un chien aboie dans une cour, une chouette appelle du fond des bois. La pluie piétine légèrement le lourd toit de schistes, les massifs et les allées du jardin obscur, coule sur toutes les petites feuilles des bordures de buis. Onze heures sonnent à l’horloge de la mairie-école, puis à l’horloge de l’église. Très tard la lumière finit par s’éteindre. La nuit est entièrement noire à présent. »
2009
L'ombre d'un étudiant des années trente — le survivant de la Place Monge — erre dans les rues du quartier latin. Il a été orphelin dans un internat gris de province. Il sera prisonnier dans une froide région d'Allemagne. Dans ses pas, son fils imagine ce que fut sa jeunesse à partir de photographies, de poèmes, d'anecdotes. Il le rejoint au bout du chemin, où le présent se confond avec le mythe.
Mon Avis :
L'auteur revient pour notre plus grand plaisir avec un roman qui fait suite au premier. C'est toujours avec ce style admirable, feutré, délicat, qu'il nous parlera ici de son père, fait prisonnier pendant la seconde guerre mondiale et qui s'attachera, pour survivre intellectuellement, à ses lectures et à cette langue qu'il aime par-dessus tout.
Prouesse technique mais également prouesse narrative, ce livre est d'autant plus admirable que l'auteur retrace une histoire, que son père a gardé enfouie en lui, à travers des documents.
Un grand moment de lecture.
Extrait
On le voit sur les photos, dans ses vingt ans, front haut, menton volontaire, lèvres sensuelles, regard intelligent derrière les petites lunettes rondes. Il arpenta le quartier des écoles au long des années trente. Il venait de la province, presque de la campagne, et d’abord s’habitua mal à Paris, son fleuve de pierre, ses arbres trop rares, ses petits messieurs poussés dans les grands lycées du Ve arrondissement. Il y était né pourtant, non loin de là, mais n’aimait pas s’en souvenir. Et même les quelques séjours qu’il avait faits enfant dans la capitale avec ses grands-parents n’avaient pu le raccorder à ces premiers mois de vie que la guerre avait tranchés. Il avait été remarqué au lycée par un jeune professeur de philosophie qui emmenait le jeudi quelques internes hors de la ville, pour de longues promenades si animées qu’ils en oubliaient l’heure et rentraient souvent trop tard pour le dîner. C’était lui qui l’avait poussé vers l’aventure parisienne. Il eut au début la nostalgie des collines aux épaisses châtaigneraies parmi lesquelles il avait grandi. Sur la pente de cette fausse montagne depuis si longtemps déboisée et murée, les eaux vives qui couraient le matin au long des trottoirs lui rappelaient parfois d’autres ruisseaux. Il habita d’abord chez son parrain, un oncle du Cantal qui exerçait le métier de représentant, au cinquième étage d’un bel immeuble du XIIe arrondissement donnant sur un square orné d’un kiosque à musique. Le souvenir de ses parents disparus resserrait autour de lui la sollicitude familiale. La cuisine de la marraine ressemblait à celle qu’il avait si souvent goûtée dans le petit hôtel-restaurant de campagne où il avait passé des vacances heureuses avec ses cousins. Ce cocon de bourgeoisie demeurée provinciale lui fut au début un réconfort. Mais il ne tarda pas à étouffer dans ce milieu aux vues étroites, entre ces deux êtres sans enfant qui l’aimaient et ne le comprenaient pas, alors qu’autour de lui se déployait un monde nouveau.
Pour un jeune homme fraîchement débarqué dans la capitale, ayant grandi dans des vallées étroites, celle du village d’enfance, puis celle de la préfecture grise, l’horizon s’était brusquement élargi. Il eut pour maîtres Alain, Nabert, Lavelle, dont on voyait les livres à la vitrine des libraires, ce qui leur conférait, en même temps que le prestige de la pensée, une forme d’irréalité. Il s’accrochait à l’étude, soucieux de ne pas décevoir ceux qui, là-bas, pensaient à lui avec la fierté inquiète des familles demeurées au port. Parfois la force lui manquait, mais l’image d’une vieille femme agenouillée sur un prie-dieu lui redonnait courage, et il se replongeait dans les livres, les dictionnaires, les notes de cours étalés sous la lampe. La tête dans les mains, il progressait dans le roncier des savoirs avec la ténacité qui lui venait de ses ancêtres, issus de vieilles terres qu’il avait fallu de siècle en siècle arracher aux griffes d’une nature sans aménité. Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, la rumeur de la ville lui parvenait, pleine d’un mystère confus, et son cœur se gonflait comme une voilure qu’il lui fallait réduire durement pour qu’elle ne l’emporte pas trop loin des pages grises, car le cœur toujours en lui le disputait à l’esprit. Très tard enfin il se couchait et abandonnait son corps aux rêves.
Les passants se font plus rares dans les rues étroites. Il s’oriente sans trop savoir, remontant d’instinct vers les sources. Il s’attarde un moment devant la vitrine d’un magasin de livres anciens dont on distingue mal l’intérieur déjà obscur, où dort l’infini des pages. Il reconnaît, défraîchies par le temps et l’usage, les couvertures blanches à fin liseré rouge de laNouvelle Revue Française, les brochures à prix modique du « Livre moderne illustré » ou du « Livre de demain », ornées de bois gravés aux clairs-obscurs anguleux. Un exemplaire de La Condition humaine est exposé sur un présentoir, surmonté d’un bristol : Édition originale. 300 €. Il se souvient de ses quêtes d’adolescent dans la bibliothèque familiale, de ces livres portant en diagonale sur la page de garde le même nom inscrit à l’encre noire, le lieu et la date soulignés d’une torsade, comme la trace même de la jeunesse de son père. Il imagine la petite bibliothèque d'étudiant composée mois après mois, l’étagère se remplissant, débordant sur une autre, puis une autre encore, mur de papier construit de haut en bas, édifiant peu à peu autour de lui une demeure habitable.
2011
Le voyageur a tourné le dos à sa vie et jeté la clé dans l’herbe. Marchant sur une route pluvieuse, il passe sans le savoir de l’autre côté du paysage. Il y fait la rencontre d’un homme et d’une femme qui l’accueillent pour quelques jours dans leur vaste demeure. Il y poursuivra un autre voyage, par la grâce de la musique, de la littérature et de passions qui ne sont pas les siennes. Il ira ainsi jusqu’au bout de l’hiver, dans cette Arcadie glacée aux bergers énigmatiques.
Mon Avis :
Je viens tout juste de refermer ce roman et je suis encore sous le coup de l'émotion. Rares sont les auteurs qui peuvent se vanter de faire passer ainsi de tels sentiments.
Non seulement l'histoire est aboutie mais le style l'est également. Nous sommes ici en pleine prose poétique où chaque mot, chaque phrase va résonner dans la tête du lecteur.
Qui est ce personnage quelque peu énigmatique ? Nous ne pouvons ici, comme dans les deux premiers romans, faire une référence familiale. N'est-il pas, finalement, chacun d'entre nous ? Cet homme solitaire n'est pas sans rappeler l'Etranger de Camus, du moins, c'est ce qu'il m'a évoqué.
A travers de nombreuses références culturelles, notamment musicales, on suit le cheminement de ce voyageur énigmatique et l'on retrouve ici quelques détails que l'on pouvait déjà voir dans les premiers romans, notamment celle d'un récit pouvant se créer au travers de documents retrouvés. Ici, il s'agit de lettres que le voyageur, refaisant une pièce chez ces étrangers pour en faire un salon de musique, va retrouver. La différence est qu'il ne sera pas curieux au point de les lire jusqu'au bout. On n'en saura pas plus, ni sur ses lettres, ni sur le sort du personnage principal. Mais, après tout, l'Arcadie ne doit-elle pas rester mystérieuse ?
Extrait :
La pluie s’était mise à tomber doucement. Il releva le col de son manteau. Le paysage se noyait dans la brume à mesure que la route s’élevait. Il entra dans les châtaigniers et l’odeur du sous-bois l’entoura. Son pas sonnait dans le bruit léger des gouttes tombant sur l’épaisseur de feuilles mortes. Il pensa à la musique, puis la musique se tut et il n’entendit plus que son pas. Il se disait que tout était bien ainsi : la route, les arbres, la pluie, et derrière lui cette porte fermée. Il ignorait ce que serait l’heure prochaine et cette ignorance était son habit de voyage.
Le moteur d’une voiture qui abordait la côte en contrebas vint troubler le silence. Il hésita à entrer dans le bois, comme s’il lui fallait se garder de quelque danger, se contenta finalement de serrer le bord de la route. La voiture montait lentement et par le bruit du moteur il suivait sa progression, de virage en virage. Il se retourna et aperçut les phares au fond de la brume. Il s’arrêta pour laisser passer.
La voiture approchait sans hâte comme une bête lourde sortie de rien et le bruit du moteur couvrait à présent celui de la pluie. Quand elle passa près de lui, il jeta un coup d’œil à l’intérieur et aperçut un homme qui conduisait, une femme à ses côtés. L’homme devait avoir à peu près son âge, la femme était plus jeune. Elle le regarda au passage, mais comme si elle ne le voyait pas. Il eut le temps de remarquer de grands yeux noirs. Il se remit en marche après avoir vu les feux s’enfoncer dans la brume. C’est alors qu’ils rougirent brusquement comme des braises, en même temps que le bruit du moteur baissait d’un coup : la voiture s’était arrêtée à une centaine de mètres au milieu de la route.
Il ne ralentit ni ne pressa le pas, laissant se réduire progressivement la distance qui le séparait de la voiture immobilisée. Il commençait à entendre le bruit de la pluie sur la tôle. C’était une voiture de modèle récent et d’aspect confortable. Lorsqu’il arriva à la hauteur de la portière de la passagère, la vitre s’abaissa silencieusement comme un voile. Il croisa les yeux noirs qui semblaient toujours le traverser pour se perdre dans les branches nues des châtaigniers. Il se dit qu’elle était belle mais ne s’attarda pas à cette pensée. Le conducteur s’était penché et lui demandait s’il souhaitait être mené quelque part. Il hésita, car il aurait préféré continuer à marcher seul sous la pluie. Cependant, une pointe d’ironie dans le regard de l’homme le persuada, et il dit que le prochain village conviendrait. On fit un geste vers la portière arrière. Il entra dans la voiture et avec lui l’odeur de la pluie et de la brume dans la chaleur parfumée. La voiture démarra pendant qu’il s’efforçait de ne pas inonder la banquette de son manteau trempé.