Résumé:
Une aventure affective et intellectuelle au siècle des Lumières
À 16 ans, pour échapper à une punition, Jean-Jacques fuit son patron, sa famille et la République de Genève où il est né. Le voici en 1728 sans argent, sans amis, sans appui, à pied sur les
routes de la Savoie voisine. Pour obtenir aide et protection, il abjure la religion réformée et se convertit à la religion catholique, rencontre Mme de Warrens, de quinze ans son aînée, qu’il
appellera «Maman» et qui sera son amante. Deviendra-t-il prêtre, maître de musique, précepteur, diplomate au service du roi de France ? Il ne poursuit qu’un but : s’instruire de tout, apprendre,
toujours davantage, pour mieux connaître les autres, pour mieux se connaître lui-même. Il sera, 300 ans après sa naissance, ce penseur universel de la destinée humaine.
Né en 1932 à Thonon-les-Bains, Claude Mazauric est historien, spécialiste du XVIIIe siècle.
Mon avis:
Tout d’abord un grand merci à Babelio pour son opération Masse Critique. Ce partenariat m’a fait découvrir un auteur et une collection dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
Je ne suis pas une grande admiratrice de Rousseau. Pour être honnête, il fait partie des auteurs que je déteste. J’irai plus loin et j’assume pleinement mes propos: je n’arrive même pas à comprendre qu’on ait pu le classer dans les philosophes des Lumières ! Car entre cet écrivain pleurnichard, donneur de leçons (sans les suivre lui même) et un Voltaire... il y a quand même un monde, non ? Alors vous allez me dire, pourquoi avoir lu Jean-Jacques Rousseau à 20 ans ? Si je connais Rousseau, connaissais-je réellement Jean-Jacques ? Ma curiosité fut donc plus forte et l’emporta sur ma réticence.
Bien m’en a pris ! En effet, cet ouvrage m’a apporté un éclairage sur l’homme et, ce qui en découle, sur ses productions. Bien écrit, de façon très simple de manière à être lisible tant par le néophyte que par le grand connaisseur, sans jargon, ce livre se lit avec plaisir et en un rien de temps. J’ai presque regretté qu’il soit si court. Et, chose incroyable dont je m’étonne moi-même, M. Mazauric m’a donné envie de relire les œuvres de celui que, peut-être je ne connaissais, finalement, pas suffisamment. J’ai même éprouvé de la compassion pour ce jeune homme qui, envers et contre tout, changea de religion, faillit subir des attouchements dans un couvent par un de ses camarades, Abraham Ruben, se fit duper par toute sorte de gens, ressentit de la trahison de la part de celle en qui il avait le plus confiance, "Maman" (Mme de Warrens). On comprend d’autant mieux, en suivant le parcours du jeune homme, certains de ses textes.
La lecture de ce livre m’a tellement charmée que je vais acheter les autres titres de la collection car, on a beau dire, le vécu des auteurs interfère toujours sur leurs plumes.
Extrait:
Deux mois à peine après y avoir été admis, Jean-Jacques quittait le séminaire des lazaristes et se retrouvait chez "Maman". Dès lors, que faire ? Entrer comme pensionnaire à l’école de chant de la cathédrale d’Annecy parut une issue possible. Depuis peu en effet, Jean-Jacques s’entichait de musique encore plus que de lectures et de promenades. Il avait emporté avec lui au séminaire les partitions des Cantates de Clérambault (un compositeur de pièces pour orgues et clavecin) qu’il s’était mis en tête de déchiffrer avec l’aide rudimentaire de manuels d’instruction musicale faisant la part belle aux gammes, intervalles, clefs et octaves. Deviendrait-il musicien ? Il chantait juste par imitation, d’une jolie voix disait-on, et la maison de Mme de Warrens était toute musicale, autant que faire se pouvait. Maman l’encouragea dans cette voie en recourant au service d’un personnage picaresque surnommé par elle qui avait le génie des diminutifs: "Petit chat" ! M. Le Maistre, maître de musique de la cathédrale d’Annecy, un Parisien talentueux de 28 ans mais porté sur la boisson, n’hésita pas, à la demande de Mme de Warrens, à accueillir Jean-Jacques chez lui pour le former, d’ailleurs sans grand succès, car son élève a toujours la tête ailleurs.
Les semaines de l’automne et de l’hiver passent ainsi dans une sorte d’ennui plus ou moins musical, plus ou moins liturgique. En février 1730, un inconnu frappe à la porte de Le Maistre et se présente: Venture de Villeneuve. Ce dernier se dit musicien et même compositeur ; à l’usage, on constate qu’il chante fort bien et connaît la musique, bien qu’il soit vantard. Quoique contrefait physiquement, c’est un séducteur qui devient la coqueluche des honorables membres de la manécanterie d’Annecy, femmes et hommes de la noblesse compris. On dénombrait 45 familles nobles à Annecy, soit un habitant "noble" pour cent habitants, ce qui faisait de ce petit milieu nobiliaire un ensemble huppé dominant la bonne société de la ville. On y jugeait Le Maistre lourdaud et tyrannique et on y préférait le nouveau venu: seule Mme de Warrens résistait au charme prétendu de Venture... Mais la question n’est plus là car Le Maistre prend ombrage de la présence abusive à ses yeux de ce concurrent potentiel ; se sentant trahi, il plaque là la maîtrise et le reste, emporte partitions, clefs de sol et compositions de sa plume, feuilles de notes et annotations, et désigne Lyon comme son prochain lieu d’atterrissage. Maman saute sur l’occasion: Jean-Jacques l’accompagnera. Dès avril 1730, Le Maistre et Jean-Jacques gagnent Lyon par la chaise de poste en traversant Seyssel et Belley tandis que la malle aux partitions suivra par la poste fluviale. Le long du voyage, Le Maistre, presque toujours pris de boisson, est atteint de convulsions épileptiques auxquelles Jean-Jacques fait face comme il peut, c’est-à-dire assez mal. Mais à peine sont-ils arrivés à Lyon qu’il abandonne purement et simplement sur la place publique son compagnon, victime d’une crise spectaculaire qui attirait la foule: le gentil Rousseau aura donc une nouvelle occasion d’alimenter plus tard ses remémorations moroses et coupables. Mais, mission accomplie, il repart sans tarder à Annecy pour retrouver Maman: voyage haletant mais confiant. Quand il arrive à Annecy, c’est la stupeur: "J’arrive et je ne la trouve plus. Qu’on juge de ma surprise et de ma douleur !"
Il est presque assuré que Mme de Warrens, en lui suggérant de se rendre à Lyon, avait prémédité son coup avec la complicité de Claude Anet, l’intendant fidèle devenu son amant serviable. Pourquoi ? L’affaire est obscure. Le plus probable est qu’elle intriguait auprès du roi de Sardaigne, Victor-Amédée, au moment où il s’apprêtait à abdiquer au profit de son héritier Charles -Emmanuel III, pour que ce dernier accepte d’augmenter sa pension.