Ecrivain surréaliste, fondateur avec Artaud du Théâtre Alfred Jarry à Paris, Roger Vitrac (1899 –1952), dramaturge, poète, et dialoguiste de films est un de mes auteurs favoris. Il est l’inventeur de « la dramaturgie onirique ». Son théâtre brouille les frontières du réel et de l’illusion provoquant l’incohérence, le grotesque et surtout un rire dévastateur.
L’histoire
Victor où les enfants au pouvoir (1928) est très difficile à résumer avec toutes ses péripéties. Le jour de son neuvième anniversaire, Victor, un enfant d’1m80 et « terriblement intelligent », a la révélation violente de la vie, de la mort et de l’amour. N’ayant plus rien à apprendre, et ne trouvant rien à sauver dans ce monde, il décide de mourir non sans avoir répandu le chaos autour de lui. Lors de son repas d’anniversaire, Victor révèle l’adultère entre M. Paumelle, son père, et Mme Magneau. Cocu, le mari de cette dernière en est devenu fou et tient des propos délirants. Pendant ce temps, Victor, tout en martyrisant la bonne, s’arrange pour que la petite Esther Magneau, six ans, soit giflée à tour de bras par ses parents. Passe soudain l’étrange Ida Mortemart souffrant d’une immonde pétomanie irrépressible tandis que le Général de Longségur plastronne. La nuit même, Victor décide de mourir pour ne pas devenir adulte. Cette « terrible intelligence », Victor s’en est servi pour prendre le pouvoir et semer la terreur chez les adultes qu’il accule finalement au suicide.
Un rire noir
Dans le droit fil de son travail des années précédentes, Victor où les enfants au pouvoir permet à la Compagnie de s’interroger sur une société qui engendre un doute existentiel, voire le suicide. Ce cocktail détonnant qui allie métaphysique, onirisme, critique sociale et surtout humour, ne pouvait que nous séduire.
Un dynamitage des valeurs bourgeoises
La force de la charge vient du langage et des situations surréalistes qu’impose Vitrac à ses personnages. L’apparition incongrue du personnage d’Ida Mortemart en est l’exemple le plus drôle et flamboyant. Voici la femme bourgeoise par excellence : belle, riche et aimée, mais affligée d’intestins sulfureux! Rien ne lui manque, et pourtant toute sa fortune ne peut interrompre sa propre décomposition. Là est la grande force de Vitrac : utilisant un procédé burlesque, il élève ce personnage en symbole et en messager scandaleux de la mort qui s’abattra à brève échéance sur ce monde pourrissant. Cette pièce est une dénonciation et une caricature sociale de la bourgeoisie alliée à l’église et l’armée, féroce, jubilatoire et sans concessions. Or, pour le spectateur de l’an 2000, l’actualité de cette pièce de 1928 s’est déplacé.
L’enfance au pouvoir
L’aliénation bourgeoise se montre beaucoup plus à travers le refus de laisser une place à l’imagination, symbolisée ici par l’enfance. Vitrac l’exprime avec violence sur la petite Esther qui reçoit gifle sur gifle de la main (baguée) de sa mère. Les enfants sont beaucoup plus sérieux que leurs parents, car tout pour eux, même jouer, a une importance vitale. C’est en cela que Victor, même « terriblement intelligent », reste un enfant. Etre adulte c’est renoncer à ses rêves, c’est abdiquer sa volonté de changer le monde. C’est l’impossible contradiction d’être « un utopiste lucide » qui pousse Victor dans la mort. André Breton disait : « C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la vraie vie. » Victor, personnifie le cri de l’enfant que nous avons tué en nous, un être pur et sans compromis, dont Vitrac nous appelle à regarder le corps mourant.
Le jeu de la Vérité
Le jeu de la vérité tourne ici au jeu de massacre. Victor va utiliser sans retenue la maxime la vérité sort toujours de la bouche des enfants comme bouclier et arme dévastatrice contre le monde. Profitant de son impunité d’enfant, Victor dit son fait à la société, symbolisée par les adultes, et la place devant ses contradictions. En manipulant les lieux communs et la banalité de la langue, Victor ridiculise les adultes et les plonge dans un doute métaphysique. En leur faisant perdre pied, il les infantilise ; il brouille si bien les repères que l’on ne sait plus qui est adulte et qui est enfant. C’est en plaçant les adultes devant leurs doutes et leurs responsabilités que Victor les mène au suicide.
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Extrait :
Dans la salle à manger
Lili, dressant la table; Victor, la suivant.
Victor. - ...Et le fruit de votre entraille est béni.
Lili. - D’abord, c’est le fruit de vos entrailles, qu’il faut dire.
Victor. - Peut-être, mais c’est moins imagé.
Lili. - Assez, Victor! J’ai assez de ces conversations. Tu me fais dire des bêtises.
Victor. - Parce que tu es une vieille bête.
Lili. - Ta mère...
Victor. - ...est bien bonne.
Lili. - Si ta mère t’entendait...
Victor. - Je dis qu’elle est bien bonne. Ah! Ah! Elle est bien bonne! Bien, bien, bien bonne.
Lili. - Ai-je dit une plaisanterie?
Victor. - Eh bien, ne puis-je pas aimer ma mère?
Lili – Victor!
Victor. - Lili!
Lili – Victor, tu as neuf ans aujourd’hui. Tu n’es presque plus un enfant.
Victor. - Alors l’année prochaine, je serai un homme? Hein, mon petit bonhomme?
Lili. - Tu dois être raisonnable.
Victor. - ...Et je pourrai raisonnablement te traiter de grue.
Elle le gifle.
Victor, continuant. - … A moins que tu ne consentes...
Elle le gifle de nouveau.
Lili. - Morveux!
Victor. - Ose dire que tu n’as pas couché avec mon père!
Lili. - Va-t-en, ou je t’étrangle!
Victor. - Hein? Ma petite bonne femme? Hein? Le petit bonhomme?
Lili. - Cet âge est sans pitié!