Saint Pierre et le jongleur

 

 

 

Le Diable en ses œuvres

 

LIEU : En enfer, la salle palatine de Lucifer. Le trône du seigneur des lieux, chaudières et marmites bouillonnantes pleines d'âmes en peine.

 

PERSONNAGES :

 

* Le jongleur

* Lucifer

* Quelques beaux diables

* Le diablotin chétif

* Saint Pierre et ses clefs

* Des âmes damnées

 

[Des diables de l'enfer armés de crochets et de broches traînent les âmes damnées des autres personnages de la pièce. On retrouve ici pèle-mêle le seigneur Baudouin, Marion, le bossu avare et sa dame, l'évêque et le curé Simon... Un peu à l'écart, un diablotin chétif tente d'entraîner le jongleur (ici, ce dernier est habillé à la diable : chemise déchirée, braies et chapeau de feuilles sur la tête.)]

 

LE JONGLEUR : ... Ah, Messeigneurs, l'on m'emporte, j'ai trop mené folle vie, toujours en état de péché. J'ai trop aimé le jeu, la taverne et le bordeau et tant y ai perdu mes gains que trop souvent je suis allé sans ma vielle, sans chausses même ni cotelle. Lorsque soufflait la bise, je suis allé sans chemise.

LE DIABLOTIN : Pour sûr, voilà une âme bien chétive mais au reste meilleur pécheur du monde.

LE JONGLEUR : Mon chapeau de feuilles sur la tête, j'aurai voulu que tous les jours fussent de fête, le dimanche pourtant avait mes faveurs ...

LE DIABLOTIN : [ricanements diaboliques] Au terme de ses années vint pour lui l'heure du trépas. Un mois hors d'enfer, je suis resté les mains vides. Voyant mourir le jongleur, je cours cueillir son âme. Nul ne me fera dispute.

 

[Il entraîne le jongleur et le charge sur son épaule]

 

[Entrée du seigneur Lucifer, les diables se réunissent pour lui présenter leurs trouvailles.

Retardé par un jongleur gesticulant, le petit diablotin reste en arrière.]

 

LUCIFER : Soyez les bienvenus, ma foi. Vous n'avez pas chômé, je crois.

UN DIABLE : Voici âme de chevalier.

UN AUTRE : Et voici âme de prêtre.

UN AUTRE : Celle d'un évêque.

UN AUTRE: l'âme d'un larron.

UN AUTRE : Et celle d'un bourgeois.

UN AUTRE : Tous pris en état de péché mortel.

LUCIFER : Ces gens-là seront mal logés, vous devez m'en croire.

 

[Les diables précipitent les âmes dans les trappes et chaudières infernales]

 

UN DIABLE : Nous sommes tous ici, sauf un seul, un sot, un malheureux, qui ne sait pas tendre de pièges, qui ne sait pas gagner les âmes.

 

[Arrive le diablotin et son fardeau. Il dépose le jongleur au pied de Lucifer.]

 

LUCIFER : [Au jongleur] Vassal, qu'étais-tu sur la terre ? Un ribaud, un traître, un larron ?

LE JONGLEUR : Nenni, j'étais jongleur. Je porte avec moi la fortune que j'eus au monde en mon vivant. Mon corps a souffert la froidure; j'ai ouï de dures paroles. Puisque je suis ici logé, je chanterai si vous voulez.

LUCIFER : De tes chansons, je n'ai que faire, il te faut changer de métier; mais puisque je te vois si nu, si misérablement vêtu, fais donc le feu sous cette chaudière.

 

[Le jongleur va s'asseoir près du foyer. De son mieux entretient le feu et se chauffe tout à loisir.]

 

LUCIFER : Sires mes barons, loyaux sergents qui êtes tous ici assemblés, nous allons repartir chasser les âmes sur la terre puisque tel est notre travail.

[Il se tourne vers le jongleur]

Jongleur, écoute-moi. Je te confie toutes mes âmes. Tu m'en répondras sur tes yeux; je te les crèverai tous les deux et te pendrai par la gueule si tu m'en égares une seule.

LE JONGLEUR : Sire, allez-vous en. Je serai fidèle gardien : je m'y emploierai de mon mieux et vous rendrai toutes vos âmes.

LUCIFER : Eh bien, tu en es responsable ! Mais n'oublie pas ce que je te dis : si tu manquais à ta foi, je te dévorerai tout vif. En revanche, dès mon retour, je te rôtirai un moine à la sauce d'un usurier ou à celle d'un chevalier.

 

[Lucifer et sa compagnie quittent la scène. Le jongleur reste seul, attisant son feu, tandis que gémissent et pleurent les damnés.]

 

[Entrée de Saint Pierre : chauve, longue barbe blanche et moustaches tressées, trousseau de clefs et aube blanche. Il tient à la main un cornet et trois dés qu'il fait sonner et trébucher, sous son bras, un brelan (ici : tablette pour jouer aux dés).]

 

SAINT PIERRE : Ami, je suis Saint Pierre, le bon apôtre de Rome, descendu du ciel en Enfer pour jouer en ta compagnie. Vois le beau brelan que je t'apporte pour qu'on y essaie quelques coups. Mes trois dés ne sont pas pipés. Tu pourrais fort bien me gagner gentiment de beaux esterlins.

 

[Ce disant, il montre une bourse sonnante et rebondie.]

 

LE JONGLEUR : Seigneur, je vous jure, en toute franchise, que je n'ai rien, hors ma chemise. Au nom de Dieu, allez-vous en, car je n'ai ni maille ni denier.

SAINT PIERRE : Beau doux ami, mets donc comme enjeu cinq ou six âmes.

LE JONGLEUR : Je n'oserais, car si j'en perdais une seule, mon maître me rouerait de coups avant de me manger vif.

SAINT PIERRE : Qui le lui dira ? Il n'est pas à vingt âmes près. Vois-tu ces pièces d'argent fin ? Gagne-moi donc ces esterlins : ils sont frais et neufs. Mon suzerain bat monnaie et ne rogne point ses pièces. Voilà vingt sous de mise en jeu; toi, mets des âmes pour autant.

 

[Les deux s'assoient autour de la tablette. Fixant la bourse de Saint Pierre, le jongleur ne se tient plus de convoitise. Il prend les dés et commence à les manier.]

 

LE JONGLEUR : Jouons donc, je tente ma chance, une âme au coup, mais rien de plus.

SAINT PIERRE : C'est vraiment trop peu, mets-en deux, et le gagnant relance d'une à volonté ou blanche ou brune.

LE JONGLEUR : C'est entendu, mais jouons donc.

 

[On agite le cornet, les dés roulent sur le brelan.]

 

SAINT PIERRE : Je relance.

LE JONGLEUR : Avant le coup, diable ! Avancez donc vos deniers sur la table.

SAINT PIERRE : Bien volontiers, au nom de Dieu. Je mets mes esterlins en jeu.

 

[Le jongleur lance les dés.]

 

SAINT PIERRE : Pour jeter les dés, tu me sembles adroit de tes mains.

 

[Il joue à son tour.]

 

SAINT PIERRE : Huit, mais si ton coup est de six points, c'est trois âmes que tu me devras.

LE JONGLEUR : [Lançant les dés] Trois, deux et as.

SAINT PIERRE : Tu as perdu.

LE JONGLEUR : Oui, j'ai perdu, par Saint Denis. Eh bien, que ces trois vaillent six.

 

[Saint Pierre joue, gagnant encore.]

 

SAINT PIERRE : Tu me dois neuf.

LE JONGLEUR : Le compte doit être juste. Si je relance, tiendrez-vous, beau sire apôtre ?

SAINT PIERRE : Certainement.

LE JONGLEUR : Je dois neuf, ce coup vaudra douze. Jetez vos dés.

SAINT PIERRE : Volontiers, et c'est fait : regarde; je vois ici le coup de six; tu me dois donc vingt et unes âmes.

LE JONGLEUR : Par la tête Dieu, telle chose ne m'arriva jamais au jeu. Par la foi que vous me devez, jouez-vous avec quatre dés ou les vôtres seraient-ils pipés ? Je veux jouer à quitte ou double.

SAINT PIERRE : Bel ami, par le Saint Esprit, ce sera comme tu voudras. En un coup, dis-moi, ou en deux ?

LE JONGLEUR : En un seul; et se sera pour vingt et un et quarante deux.

SAINT PIERRE : Que Dieu m'aide !

 

[Les dés tombent sur le brelan.]

 

SAINT PIERRE : Ton coup ne vaut pas un merlan, tu as perdu car je vois cinq points en trois dés; la chance aujourd'hui me sourit. Tu me dois quarante deux âmes.

LE JONGLEUR : Vraiment, par le Corps-Dieu, je n'ai jamais vu tel jeu; par tous les saints qui sont à Rome, vous me trompez à chaque coup.

SAINT PIERRE : Mais jouez donc ! Êtes-vous fou ?

LE JONGLEUR : Je vous prends pour un franc larron; vous ne pouvez vous empêcher de truquer ou tourner les dés.

SAINT PIERRE : [Le prenant de très haut] Que Dieu me sauve ! Vous mentez; c'est bien l'usage des ribauds de dire qu'on change les dés quand le jeu n'est pas à leur gré. Malheur à celui qui m'accuse et maudit soit qui veut tricher. Si tu me prends pour un larron, c'est que tu n'as plus ta raison. J'ai grande envie, par Saint Marcel, de te caresser le museau.

LE JONGLEUR : Mais oui, larron, sire vieillard ! Car vous avez triché au jeu. Vous ne pouvez rien y gagner. Venez donc prendre votre mise !

 

[Le jongleur bondit sur les esterlins. Saint Pierre le prend à bras-le-corps et le force à lâcher sa proie. Le jongleur empoigne le Saint par la barbe et tire tant qu'il peut. Saint Pierre lui arrache sa chemise. Ils s'écharpent et se bourrent de coups mais le Saint en aube blanche a le dessus. Le jongleur capitule.]

 

LE JONGLEUR : Sire, faisons la paix; le pugilat a trop duré. Reprenons le jeu en ami, si vous êtes de cet avis.

SAINT PIERRE : Je vous en veux d'avoir mis en doute mon jeu, de m'avoir traité de voleur.

LE JONGLEUR : Sire, j'avais perdu la tête; j'en ai regret, n'en doutez-pas. Mais n'avez-vous pas fait bien pis en me déchirant ma chemise ? Soyons quittes, vous et moi.

SAINT PIERRE : Je vous l'accorde. Échangeons le baiser de paix.

 

[Embrassades]

 

SAINT PIERRE : Ami jongleur, écoutez-moi : vous me devez quarante deux âmes.

LE JONGLEUR : Assurément, par Saint Germain, je me mis au jeu trop matin. Reprenons les dés, voulez-vous, et nous allons jouer à trois coups.

SAINT PIERRE : Je suis tout prêt, mais, bel ami, allez-vous me pouvoir payer ?

LE JONGLEUR : Oui, et fort bien, n'en doutez pas, car vous aurez, à votre gré, chevaliers, dames ou chanoines, larrons, ou champions, ou moines. Voulez-vous nobles ou vilains, voulez-vous prêtres, chapelains?

 

[L'apôtre joue et gagne.]

 

LE JONGLEUR : Voyez cette chance ! Hélas ! Je n'ai jamais été qu'un mal loti, un malheureux en Enfer comme sur la Terre.

 

[Les âmes damnées se manifestent avec de plus en plus d'insistance. L'une d'elles, par exemple Sire Baudouin, parvient à passer sa tête hors de la chaudière/trappe/marmite fumante...]

 

LE DAMNE : Sire, par Dieu le glorieux, nous mettons en vous notre espoir.

SAINT PIERRE : [Agacé] Je suis à vous. Pour vous tirer de là, j'ai mis au jeu tout mon argent; s'il plaît à Dieu, avant la nuit, vous serez en ma compagnie.

LE JONGLEUR : Finissons-en. Je serai quitte ou je perdrai et mes âmes et ma chemise, et je ne sais plus que vous dire.

 

[Saint Pierre jette les dés.]

 

SAINT PIERRE : J'emporte sur la der des der ! Payez-moi sans tarder.

 

[Il se lève, invite les âmes à sortir de leur chaudière/trappe/chaudron et les conduit sur les chemins du paradis. Le cortège en liesse quitte la scène devant un jongleur ahuri et sans voix...]

 

[Retour des diables, Lucifer en tête. Il regarde alentours, se penche sur ses chaudières/trappes/chaudrons...]

 

LUCIFER : Holà, failli jongleur, dis-moi, où sont allées les âmes que je t'ai laissées ?

LE JONGLEUR : Sire, vous allez le savoir. Pour Dieu, ayez pitié de moi. Un vieillard vint à moi naguère. Il me montra sa bourse pleine et je crus la pouvoir vider. Nous avons donc joué, lui et moi; mais cette affaire a mal tourné car il avait des dés truqués, cet hypocrite, ce faux, ce perfide. J'ai perdu toutes vos âmes.

LUCIFER : [En fureur] Jongleur ! fils de ribaude; ta jonglerie me coûte cher. Maudit qui t'apporta ici; par mon chef, il me le paiera...

 

[Tous se tournent vers le diablotin responsable. D'un coup, Lucifer le jette à terre. Les autres diables l'empoignent et le jettent dans la chaudière.]

 

LUCIFER : [Se tournant vers le public.] Écoutez tous car telle est ma volonté et mon bon plaisir. Que nul en ma terre ne soit assez hardi pour conduire jamais ménestrel, jongleur ou joueur de dés. Quant à toi, bel ami, vide mon hôtel. je maudis ta jonglerie encore puisque j'ai perdu ma maisnie. Vide ces lieux, je te l'ordonne; de tels serviteurs, je n'ai besoin. Que jongleurs aillent leur chemin ! Dieu aime la joie, qu'il les garde ! Allez à Dieu et je m'en moque...

 

[Le jongleur s'enfuie à grandes enjambées. Saint Pierre fait une brève apparition, lui ouvrant sa porte...]